ARTICLES DE N'GONE FALL (Contact Zone, ed. Musée National du Mali, Octobre 2007)

Les proverbes et les dictons sont le point de départ du sculpteur Mamady Seydi. Cet héritage, il le doit à son père qui a recueilli près de trois cents proverbes auprès de personnes âgés qu'il a croisé dans différentes régions du Sénégal au cours de sa carrière dans la gendarmerie nationale. Seydi utilise essentiellement des proverbes wolofs à portée universelle qu'il replace dans un contexte socio-économique et politique. S'appuyer sur hier pour analyser le présent. Seydi ne se place pas en moralisateur de la société. Il puise dans ce patrimoine pour mettre en corrélation des proverbes et des faits de société qui le préoccupent.
Mamady Seydi ne s'appuie pas sur les proverbes par hasard. Sa formation en communication visuelle et son désir de manipuler la matière ont logiquement donné naissance à un langage conceptuel et esthétique novateur au Sénégal. Insatisfait de ses premières expériences à l'argile puis au plâtre, il entame une recherche plastique et technique qui le conduit à combiner divers matériaux : le bois, le fer, le papier, le tissus, des produits naturels et industriels. Les premiers résultats sont concluants. Au fil des semaines, Seydi peaufine sa technique dans sa cours qui lui sert d'atelier à ciel ouvert. Des figurines légères ayant l'aspect du bronze prennent forme. En 2000, il y avait trouvé sont style. Son travail est en fait du modelage sur une armature en fer. Il commence toujours par des esquisses et des dessins au crayon, à l'encre ou à l'acrylique sur de grandes feuilles où se mêlent des mots, des personnages, des chiffres, des commentaires.
Les proverbes sont le point de départ d'une histoire peuplée de personnages étranges qui rampent, qui grimpent ou qui pendent. Ces personnages, sans caractéristiques physiques particulières, pourraient être d'Afrique, d'Orient ou d'Occident. Si Seydi s'adresse d'abord à un public local, ces proverbes sénégalais ont leur équivalent dans toutes les sociétés du monde et ses personnages enchevêtrés interpellent autant le spécialiste de l'art que le novice, l'intellectuel que la femme au foyer.
Ses œuvres varient du petit tandem assis sur une balançoire à la horde qui grouille et serpente à travers une grande salle. Les thèmes qu'il aborde sont sérieux parce qu'ils touchent au politique, au social et à l'ésotérique. Seydi n'illustre pas des proverbes. Il y a fatalement un jeu de cache-cache, un proverbe pouvant en dissimuler un autre. Et pour son public, le principe désormais consiste à décoder l'œuvre avant de lire le proverbe, ce qui rend son travail ludique et pédagogique.
Lassé de Monsieur et Madame X, personnages sans pays et sans race issus d'un monde chimérique, il entreprend de leur substituer des animaux en 2006. C'est ainsi que naît Bukki (l'hyène) et Mbam (l'âne) citoyens de Ndoumbélane le royaume imaginaire des animaux, rendu célèbre grâce au manuel de français la belle histoire de leuk-le-lièvre publié en 1953 par les sénégalais Léopold Sédar Senghor et Abdoulaye Sadji. Ce livre pédagogique, qui a stimulé l'imagination de plusieurs générations d'écoliers d'Afrique francophone et qui fut déclaré ringard par la génération Manga, trouve une seconde jeunesse à travers les œuvres de Mamady Seydi. Ses nouvelles productions créent avec le public local un attachement teinté de nostalgie, car au-delà des bancs d'écoles Bukki (fourbe et débrouillarde) et Mbam (buté et endurant) font partie du domaine public depuis la nuit des temps.

Beure bukki ak mbam (un combat de lutte entre l'hyène et l'âne), combat perdu d'avance par ce dernier bien n'entendu et le thème générique d'une série caustique et pleine d'humour sur les aventures des deux compères. Donner une identité à un tempérament à ses personnages permet à Seydi d'aller plus loin dans la satire politique et social « En fait j'ai constaté qu'il existe de ressemblance entre l'âne et la plupart des êtres humains. Comme l'âne, certaines personnes peuvent aller de l'avant quand on leur demande de s'arrêter, ou de reculer quand on leur demande d'avancer. Leur marge de manœuvre est étroite entre deux absolus : La domination acceptée ou contrainte et la révolte sans lendemain». Lorsqu'il crée, Mamady Seydi ne se demande pas s'il est activiste ou chroniqueur social, s'il fait de l'art contemporain ou s'il est un traditionnaliste. Son recueil de proverbes et ses recherches formelles engendre une production artistique qui lui permet de rire avec légèreté des sujets les plus graves.

N'GONE FALL